A Carhaix, le ” miracle ” chinois se fait attendre

Dans Le Monde du 2 décembre 2017

Quand le groupe chinois Synutra investit 200 millions d’euros pour ouvrir en Bretagne, en 2016, l’une des plus grandes usines de poudre de lait d’Europe, la région fête la nouvelle. Mais depuis, les difficultés s’accumulent.

  La Chine est le Pérou pour la Bretagne ! La Chine est une richesse pour la Bretagne ! “ Ce jour-là, Christian Troadec n’avait pas -lésiné sur la solennité. Le maire de Carhaix (Finistère) semblait ému et ne cachait pas sa fierté. Il recevait l’ambassadeur de Chine en France, Zhai Jun, et l’homme d’affaires chinois Liang Zhang. C’était en avril  2016. A quelques encablures de la salle dans laquelle se déroulait la réception, un long chantier touchait à sa fin. L’une des plus grandes usines de fabrication de poudre de lait en Europe prenait forme au milieu d’un terrain d’une quinzaine d’hectares au sud de la ville.

Le bâtiment abritant les tours de séchage du lait fait désormais partie du décor. Haut de près de cinquante mètres, immanquable pour qui pérégrine dans le secteur, il se dresse comme un totem aux abords de la route nationale RN164, la ” route du centre Bretagne ” qui longe la ville. A l’entrée du site, les drapeaux français, breton et européen jouxtent l’oriflamme rouge et or de la République populaire de Chine. L’outil industriel a été inauguré voilà près de quinze mois, le 28 septembre 2016, et l’euphorie est quelque peu retombée. La mise en route de  l’usine a été mouvementée et le projet chinois continue de diviser les acteurs de la filière agricole bretonne.

” Trouver des débouchés ”

La société Synutra France est la filiale de -Synutra, l’une des dix plus importantes entreprises laitières chinoises, propriété à 100  % de M. Zhang. Ce groupe, par ailleurs domicilié aux îles Vierges britanniqueset au Delaware (Etats-Unis), produit et commercialise principalement du lait infantile destiné à l’empire du Milieu.

L’histoire de son implantation en Bretagne remonte à la fin des années 2000. A cette époque, la consommation de lait progressait de façon spectaculaire dans une Chine en plein boom économique. Mais en  2008, un scandale sanitaire majeur est venu chambouler les équilibres commerciaux. L’affaire du lait empoisonné, contenant de la mélamine, qui s’ajoutait à de nombreuses autres, a nourri la défiance des consommateurs chinois envers les produits laitiers fabriqués localement… et a renforcé leur appétit pour les denrées importées. Les compagnies chinoises ont alors redoublé d’intérêt pour les zones de production pouvant répondre à leurs impératifs en matière de volumes et de qualité sanitaire. D’autant que le pays du président Xi Jinping ne dispose pas d’une véritable tradition d’élevage laitier : il lui manque un climat, des terres et un savoir-faire adaptés. Ainsi acheter du lait ” local ” revient souvent plus cher aux transformateurs chinois que d’en importer.

Ce besoin chinois semblait en adéquation avec l’offre française en général et bretonne en particulier – la région Bretagne est l’un des principaux bassins d’élevage d’Europe. La fin des quotas laitiers, fixée à 2015, laissait augurer une possible augmentation de la production européenne. Elus et représentants de la filière clamaient la nécessité de ” trouver des débouchés “. ” Les Chinois ” –  c’est ainsi que M. Zhang et son équipe sont fréquemment désignés à Carhaix – ont été mis en contact avec les élus locaux. Et des négociations ont démarré entre Synutra et la coopérative Sodiaal, qui récolte le lait de plusieurs milliers de producteurs hexagonaux. Cette dernière venait justement de prendre position dans la très stratégique Armorique en reprenant la laiterie Entremont… qui disposait par ailleurs d’une usine vieillissante à Carhaix. ” Sodiaal pèse lourd, mais il n’avait pas les moyens d’investir dans une usine neuve “, explique un ancien conseiller de région de la coopérative. Olivier Allain, vice-président du conseil régional de Bretagne en charge de l’agriculture, présente les choses sous un autre angle : ” Une entreprise étrangère qui vient produire dans une région où le lait abonde, bien sûr qu’on a vu ça comme une bonne nouvelle ! Il fallait trouver un partenaire. Je ne sais pas ce qu’aurait fait Sodiaal s’il n’y avait pas eu Synutra. “

Au total, 200  millions d’euros ont été investis par M. Zhang, dont la moitié sous forme d’un prêt accordé par Bank of China, banque commerciale d’Etat. L’usine de Carhaix emploie 350  personnes, principalement en CDI. Une aubaine dans un centre Bretagne éloigné des grands pôles économiques régionaux et frappé par le chômage. Le directeur de l’agence Pôle emploi de Carhaix, Olivier Guillou, n’est pas en mesure de donner une ” évaluation précise “ de l’effet sur l’emploi -induit par l’usine, mais il considère que cela a  ” contribué à une dynamique positive “. M.  Troadec parle de retombées ” colossales pour tout le centre Bretagne “, sanstoutefois donner plus de précisions. Il n’a pas souhaité répondre aux autres questions du Monde.

” Des pressions incessantes ”

Mais l’idylle entre Carhaix et Synutra a été perturbée ces derniers mois. Certains employés ont fait état d’une atmosphère ” délétère “ au sein de l’usine, dont la direction est assurée par des cadres français. Des réunions exceptionnelles, organisées par la CGT (unique syndicat présent sur le site) pour recueillir la parole des uns et des autres, ont accueilli près de 70  personnes. Contactés par Le Monde, des salariés évoquent – sous couvert de l’anonymat – des ” pressions incessantes “, un ” management d’un autre âge “, des ” incitations à dénoncer les collègues prétendument en faute “, des ” violences verbales “ et des ” obligations de flexibilité intenables “, mais aussi, entre autres, des problèmes de sécurité et d’hygiène au travail. Certains mettent en cause les ” exigences “ de la direction chinoise. ” On nous dit souvent : “C’est comme ça, c’est la Chine qui a décidé !””, affirme l’un d’entre eux.

Conséquence : soixante à cent personnes auraient démissionné ou auraient été licenciées depuis le début du projet. Synutra a même publié sur des sites de recrutement espagnols des annonces concernant des postes de techniciens de maintenance basés à Carhaix, à pourvoir ” dès que possible “. ” L’usine a une telle réputation que les gens du coin ne veulent plus y aller ! “, s’emporte une ancienne cadre. Le président de Synutra France, Christian Mazuray, reconnaît que la direction était au courant de ” problèmes “ liés au management et assure que ” les choses sont en train d’être réglées “.” Nous avons eu probablement tort d’embaucher trop de jeunes qui ont pris des fonctions de manageurs et qui n’étaient pas forcément rompus à ce genre de responsabilités, explique-t-il. Une nouvelle responsable des ressources humaines a été recrutée et nous sommes en train d’assurer des formations pour permettre un meilleur encadrement des collaborateurs. “

” Un peu D’inquiétude ”

Des difficultés techniques, administratives et financières ont aussi émaillé la première année de fonctionnement de l’usine. Selon plusieurs cadres qui ont requis l’anonymat, d’importants problèmes de conception de l’infrastructure auraient ralenti le processus de fabrication de poudre de lait. Par ailleurs, des complications, côté chinois, auraient retardé la commercialisation de certains lots. En septembre, un responsable de Sodiaal expliquait dans Ouest-France que la coopérative avait décidé de réduire le volume de ses livraisons à l’usine Synutra. Et n’acheminait plus quotidiennement que ” la moitié ” des quelque 800 000 litres de lait par jour prévus par le contrat. Des ” retards de paiement ” seraient en cause, selon de multiples sources. Christian Mazuray dément : ” On a des discussions, des désaccords quelquefois, mais ça s’arrête là. “ Il affirme que la production actuelle est ” proche “ des niveaux prévus à l’origine et  jure que ” Synutra va bien “ : ” La structuration globale de l’entreprise est finie. On est en train de trouver notre rythme de croisière. Une usine, ce n’est pas comme une voiture : il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour que ça  marche ! “ La direction de Sodiaal, quant à elle, n’a pas voulu s’exprimer.

En l’absence de communication commune de la part du tandem sino-français, le microcosme agricole breton bruisse de rumeurs sur l’état de santé réel de Synutra, ainsi que sur sa stratégie à long terme. ” Il y a quelques années, on voyait l’arrivée de Synutra comme une opportunité dans une Bretagne tournée vers le commerce et l’export, confie Marie-Andrée Luherne, responsable du lait de la -Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles. Au final, on a quand même un peu d’inquiétude. On ne voudrait pas que les Chinois soient venus s’implanter chez nous uniquement pour bénéficier de notre image positive (…). Il ne faudrait pas qu’ils jouent aux apprentis sorciers. “

Nicolas Legendre

© Le Monde

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