Mélenchon en Amérique latine, récit d’une expérience

Mélenchon en Amérique latine, récit d’une expérience

Le voyage en Amérique latine de Jean-Luc Mélenchon

(compte-rendu publié dans l’Humanité Dimanche du 25 octobre 2012)

« Mais pourquoi font-ils tout ce qui n’a pas marché ici?» demande le président de la République uruguayenne à Jean-Luc Mélenchon. Car, dans les pays d’Amérique du Sud, jadis saignés par l’austérité, et où le progrès social est dorénavant en marche grâce à des politiques sociales de relance et de coopération, on observe avec inquiétude le continent européen sombrer en singeant les impasses imposées naguère par le FM I…

Le voyage en Amérique latine de Jean-Luc Mélenchon

(compte-rendu publié dans l’Humanité Dimanche du 25 octobre 2012)

« Mais pourquoi font-ils tout ce qui n’a pas marché ici?» demande le président de la République uruguayenne à Jean-Luc Mélenchon. Car, dans les pays d’Amérique du Sud, jadis saignés par l’austérité, et où le progrès social est dorénavant en marche grâce à des politiques sociales de relance et de coopération, on observe avec inquiétude le continent européen sombrer en singeant les impasses imposées naguère par le FM I…

« Ici, ils ont fait comme si c’était mon élection qui était en cause! Si Chavez perdait -et ils croyaient tous qu’i1 allait être battu- c’est comme si c’était moi qui perdais ! » Voilà ce que m’a dit Cristina Kirchner, la présidente argentine.

Quand je suis arrivé à Buenos Aires en Argentine, et ensuite quand je suis passé à Montevideo en Uruguay, 1’onde de choc de la victoire éclatante de Chavez continuait de produire ses effets. Les nôtres se sentaient si soulages et si renforcés après des semaines de harcèlement médiatique venimeux! Les autres ont baissé le ton. Croyez-moi : le ton de l’opposítion, ici, c’est quelque chose dont on n’a pas encore idée en Europe. Pensez qu’un quotidien bolivien a pu titrer à l’occasion d’une visite d’Evo Morales, le président indien de la Bolivie: « le Singe est de passage ». Imaginez que Clarin, le « grand » journal argentin, a publié une caricature de la présidente en train de se masturber et vous aurez une idée de la violence contre les personnes dont sont capables ceux qui pensent, pourtant, incarner le bon sens et la dignité J ai lu un éditorial de « Clarin » dont le titre était: « La polémique doit respecter certaínes limites. » Sa conclusion ne s’en soucíait guère puisqu’elle affirmait: «Goebbels serait heureux d’être argentin avec un tel gouvernement. »

Reste que l’élection présidentielle à Caracas a été un moment essentiel du rapport de forces entre toute la nouvelle gauche gouvernementale latino-américaine et ses adversaires, de la droite, de l’extrême droite et des partis membres de l’Internationale socialiste. Le plus souvent, ceux-là sont alliés et soutiennent les mêmes candidats aux élections comme ce fut le cas dernièrement au Brésil, au Pérou, et bien sûr au Venezuela. C’est pourquoi quand Harlem Désir croit faire de1’esprit en me lançant «la gauche, ce n’est pas qu’au Venezuela qu’il faut la soutenir », je peux lui répondre : « Commence donc par soutenir la gauche à Caracas et tâche d’en faire autant à Athènes. Ca pourrait t’aider à moins te tromper en France. » Les socialistes et leurs nouveaux amis latinos ont le bras long. Ils influencent la perception médiatique en France et parviennent à faire répéter en boucle les arguments de leur propagande. Jusqu’au grotesque. Ainsi quand sur la base d’une info de cette source fut annoncée avec jubilation une victoire courte, voire une défaite de Chavez. 10000 journalistes se rendirent sur place. Davantage qu’au Mundial ! Mais Chavez a gagné avec 11 points d’avance, le double des voix de sa première élection et 500 000 voix de plus que la dernière fois !

Invité pour prononcer un discours de conclusion à un symposium Culturel du gouvernement argentin, j”ai pu humer l’atmosphère. Il y a un quelque chose dans l’air qui parfume tout : demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Cette confiance en soi perdue chez nous vient du constat que la vie en société est redevenue le moyen du progrès individuel. « Mais pourquoi font-ils tout ce qui n’a pas marché ici » m’a demandé avec inquiétude le président de la République uruguayenne, Pepe » Mujica, à propos de la politique européenne. Car c’est en rompant avec les politiques « d’ajustements structurels » celles qui nous sont infligées actuellement en Europe, que les gouvernements de la nouvelle gauche latino-américaine ont fait décoller leur pays. Les salaires ont été augmentés, les retraites par capitalisation ont été réintégrées dans le régime par répartition. La banque centrale a vu son statut changé pour devoir prendre en compte l’emploi et la croissance. Et combien d’autres choses de cette nature comme, par exemple, la renationalisation de la compagnie pétrolière argentine Repsol. Les résultats sont sous nos yeux. Pauvreté diminuée par deux ou trois, chômage ramené au niveau minimal comme en Uruguay, et ainsi de suite. Quand la démocratie sociale avance, les avancées de la démocratie politique prennent une force nouvelle face aux conservatismes culturels. Dès lors, les coups de tonnerre se succèdent sur place. En Argentine est voté le droit au mariage pour tous les couples et le libre choix du genre pour les personnes. Cette semaine, c’est le droit de vote à partir de 16 ans qui est adopté. En Uruguay, vient d’être votée une loi qui dépénalise l’avortement, liberté fondamentale des femmes que seule reconnaissait Cuba jusque-là dans toute l’Am2rique du Sud et les Caraïbes. Un débat est en cours sur une loi de dépénalisation de l’usage du cannabis et même de sa culture par l’État dans l’objectif de couler l’économie parallèle et les profits des trafiquants ! Sur place„ la lutte politique est acharnée. Le penseur argentin Ernesto Laclau pointe du doigt que les mégagroupes de presse agissent comme des partis politiques d’opposition quand ils ne sont pas tout simplement la seule opposition active. J’ai dit avec quelle violence ils s’expriment. Le gouvernement argentin a pris le taureau par les cornes. I1 n’accepte pas que le groupe Clarín possède à lui seul 250 fréquences radio et télé tandis que 250 autres propriétaires différents se partagent le reste. Il a donc fait adopter une loi qui oblige les groupes à se démanteler quand ils atteignent un certain point de concentration. Cette loi de libération des médias s’accompagne d’une aide vigoureuse aux médias communautaires, et non lucratifs en général. On devine les cris qui se poussent ! J’étais l’invité de la présidente pour son discours sur cette loi. Toute ma semaine sur place en a été envahie. Le syndicat patronal commun de1″Amérique du Nord et du Sud, la Société américaine de presse (SIP), écume de rage. Il n’a rien eu à dire après les révélations montrant que la CIA avait financé à coups de millions de dollars El Mercurio, le mégagroupe chilien. Il est resté muet sur les meurtres de journalistes pendant et après les récents coups d’État au Paraguay ou au Honduras. Mais il décide d’envoyer une délégation demander « des comptes » au gouvernement Kirchner. Il affirme que l’Argentine met en danger la démocratie et la liberté de la presse. Mauvaise pioche : le rapporteur des Nation unies pour .la démocratie et la liberté de la presse vient spécia1ement à Buenos Aíres et y déclare non seulement que cette loi est exemplaire mais qu`il en recommande l’adoption dans toute Amérique du Sud !

Autre affaire spectaculaire cette semaine-là. Un juge d’un tribunal de commerce du Ghana décide de mettre sous séquestre, à la requête d’un fonds de spéculation, une goélette de la marine nationale argentine qui faisait escale dans ce pays. Une première dans l’histoire ! La droite et le mégagroupe de presse Clarin accablent de sarcasmes le gouvernent. Mauvaise pioche. On découvre que le bateau a changé d’itinéraire et fait escale dans ce port sur ordre de 1’amnirauté argentine. « Étrange décision », note le journal de gauche « Pagina 12 » qui révèle l’affaire. Le chef d’état-major des armées est donc contraint à la démission. C’est un amiral ! Deuxième coup dur pour les tireurs dans le dos de leur pays : un jugement  de la Cour constitutionnelle suisse vient de confirmer que les dépôts bancaires du gouvernement argentin dans ce pays ne seront pas mis sous séquestre comme le demandait le même fonds financier. Troisième déroute : le gouvernement montre que le fonds financier vautour avait acheté ses titres de dettes argentines sur le marche gris après qu ’ils avaient été renégociés par la première présidence Kirchner, et il prétend à présent en recevoir la valeur d’avant la négociation !

Vous avez senti l’ambiance ? Ces exemples montrent que le gouvernement a rendu coup pour coup sur chaque dossier. Et la vérité qui a éclaté lui a toujours donné raison. Rien à voir avec les simagrées des ministres socialistes qui défilent au Medef ou qui s’excusent devant le lobby des « pigeons». J’ai rencontré mes camarades les dirigeants communistes lors de la réunion politique que j’ai tenue au siège de la Campora, organisation qui unit la jeunesse des partis rnembres du Front pour la victoire kirchneriste. Comme toute la gauche là-bas, ils ont suivi avec passion notre campagne électorale. Ils vous félicitent tous pour le score réalisé. Ils le considèrent comme un soutien direct tant notre Front de gauche est identifié comme lié au combat de la nouvelle gauche latino-américaine !

Je reviens plus inquiet pour tous car la récession en Europe va les frapper aussi et ils le savent. Mais je reviens plus optimiste car il est prouvé qu’on peut sortir de la crise. Et nous, nous savons comment. En nous inspirant de nos gouvernements en Amérique du Sud.

JEAN-LUC MÉLENCHON


 

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