Jean Ziegler : l’UE joue le jeu du FMI et des multinationales

Jean Ziegler : « L’UE joue le jeu du FMI et des multinationales »

Le sociologue et responsable onusien vient de rééditer son dernier ouvrage, la Haine de l’Occident, dans une version actualisée.

Quelle est votre lecture de la crise grecque et de ses développements ?

Jean Ziegler.

Le régime de droite de Caramanlis qui a précédé l’actuel gouvernement du Pasok (socialiste) a été un système de pillage systématique des ressources du pays. Comme dans une République bananière, on a assisté à des privatisations à grande échelle des ressources de la Grèce accompagnées d’une très forte évasion fiscale. Des sources bancaires helvétiques fiables estiment qu’uniquement dans les banques suisses, on retrouve plus de 36 milliards d’euros de capitaux grecs provenant de cette évasion fiscale. De plus, certains des plus grands armateurs grecs ont transféré leur siège social à l’étranger – à commencer par le plus important parmi eux, Latsis, basé à Versoix près de Genève.

Le scandale, à l’arrivée, c’est qu’il incombe désormais au peuple grec et à ses travailleurs de payer lourdement pour la quasi-faillite de l’État alors que les classes dirigeantes, elles, ont préventivement évacué l’essentiel de leur fortune. Les dettes de l’État sont aujourd’hui égales à 112 % du PIB (produit intérieur brut) grec.

Que pensez-vous du rôle de l’Union européenne (UE) dans cette crise ?

Jean Ziegler.

Il y a là un autre vrai scandale. Avec l’argent des contribuables européens (des 15 pays de l’euro et des Suisses) on impose des conditions draconiennes à la population grecque. Au nom du sauvetage du pays, dont les ressources de l’État ont été pillées par le gouvernement de droite, on leur impose des reculs sociaux notables (blocages des salaires, réductions des prestations sociales et du nombre des fonctionnaires…) et de nouvelles privatisations – ce faisant, on aide aussi les grandes banques européennes lourdement engagées. C’est en fait l’occasion pour l’Europe et ses institutions financières de démanteler l’État social grec alors que le Pasok était arrivé au pouvoir avec un programme pour promouvoir la justice sociale.

Quelle aurait été une solution plus juste de cette crise ?

Jean Ziegler.

Il aurait fallu que les Européens et la BCE (Banque centrale européenne) avancent des fonds à la Grèce à un taux privilégié très bas pour lui permettre de faire rapidement face à ses engagements. Or, le pays a été mis devant cette alternative  : ou bien vous empruntez au prix – très – fort ou bien vous acceptez le plan UE-FMI et ses contraintes économiques. La Grèce rechignait à se soumettre aux conditions indignes de l’Europe et du FMI et espérait emprunter pour son compte sur le marché international. Pour l’en empêcher, 
il a suffi qu’un des organismes privés de notation financière, Standard and Poors, abaisse sa note sur la solvabilité de l’État grec… Dès lors, le pays n’avait plus accès au marché libre des capitaux qu’à des taux d’intérêt prohibitifs (près de 20 %). Il n’avait plus d’autre choix que de se soumettre aux conditions du plan Europe-FMI…

L’UE a donc joué le rôle habituellement dévolu au FMI et à ses économistes ultralibéraux…

Jean Ziegler.

Totalement. Avec la Grèce, l’UE reproduit pratiquement le même schéma des programmes d’ajustements structurels imposés par le FMI à des pays pauvres, comme le Burkina-Faso ou le Bangladesh  ! En résumé, il s’agit de démanteler l’État social pour rendre le pays « attractif pour les investissements étrangers ». Ce faisant, l’UE et la BCE jouent à fond le jeu du FMI et des sociétés multinationales. L’UE vient une nouvelle fois de faire la preuve qu’elle n’est qu’une entité au service des oligarchies du capital financier globalisé.

Entretien réalisé par Ramine Abadie (l’Humanité du 6 Mai 2010)